27 février 2014 - La Passée des Arts - Jean-Christophe Pucek

Alors que le deuxième mois de 2014 touche à sa fin, on ne peut pas vraiment dire que les labels brillent par leur volonté d'offrir aux mélomanes les fruits de l'inspiration turbulente du second fils de Johann Sebastian Bach. Profitons donc de cette frilosité – passagère ? – pour mettre à l'honneur un disque paru il y a quelques mois chez le jeune éditeur L'Encelade et qui, sous le titre de Testament et promesses, nous entraîne à la découverte des quelques-unes des belles inventions de l'imprévisible Carl Philipp Emanuel.

Maîtresses d'œuvre de ce récital, la claviériste Aline Zylberajch et la violoniste Alice Piérot sont allées puiser dans le vaste corpus des pièces pour clavier et dans celui, beaucoup plus mince, pour clavier et violon afin de nous proposer un parcours qui couvre une très large partie du parcours créateur de Carl Philipp Emanuel Bach, des années de Berlin, au service morne d'un Frédéric II qui lui préférait le flûtiste Johann Joachim Quantz (1697-1773), la politesse du style galant et les fioritures de l'opéra italien, à l'avant-dernière année d'une vie qui l'avait consacré comme un des plus importants et influents compositeurs de son temps.

 

Heinrich von Winter Carl Philipp Emanuel BachDeux œuvres de ce programme témoignent du solide héritage sur lequel s'appuient ses innovations. D'une part, les mouvements extrêmes de la Sonate pour violon et clavier en ut mineur Wq.78 (H.514) de 1763, construits, de manière relativement stricte, en imitation et exempts des foucades propres à l'Empfindsamer Stil, ce « style sensible » dont Carl Philipp Emanuel est le plus brillant représentant, pourraient presque être de la plume de son père, même si le caractère rêveur de l'Adagio ma non troppo central appartient indubitablement, par sa subjectivité, à une forme d'expression plus moderne. D'autre part, en 1778, un an avant la publication du premier de ses recueils Für Kenner und Liebhaber (Pour connaisseurs et amateurs), il choisit d'écrire, comme tant de musiciens avant lui, des Variations sur les Folies d'Espagne, un thème qui existe au moins depuis le XVIe siècle, auxquelles il parvient à insuffler, outre une bonne dose de virtuosité, quelques surprises sui generis.

Paradoxalement, c'est l'œuvre la plus ancienne de ce programme qui dévoile le mieux les intentions révolutionnaires de Carl Philipp Emanuel. Il ne lui fallut pas dix ans pour s'ennuyer ferme à la cour de Berlin, où il était arrivé en 1740 avant d'y être officiellement engagé en qualité de premier claveciniste l'année suivante, et il eut donc tout le loisir, en parallèle de ses activités de compositeur et d'interprète, de prendre part aux violentes querelles musicales qui agitaient alors la capitale prussienne et dont une le vit s'opposer de façon assez virulente à Christoph Nichelmann (1717-1762) avant de faire lui-même œuvre de théoricien en publiant, en 1753, un an après celui de son collègue, le si bien en cour Quantz, dédié à la flûte, le premier volume (un second suivra en 1762) de son Traité sur l'art véritable de jouer des instruments à clavier (Versuch über die wahre Art das Clavier zu spielen). Ouvrage à visée résolument pratique, il se clôt sur un appendice intitulé Dix-huit leçons en six sonates (Achtzehn Probe-Stücke in sechs Sonaten), la dernière de ces pièces étant la Fantaisie en ut mineur Wq.63/6 (H.75), pièce visant à démontrer que « les fantaisies non mesurées sont incomparables pour l'expression des sentiments » pour reprendre les mots de l'auteur ; cette œuvre en trois sections dont seule celle marquée Largo est mesurée, est d'humeur plutôt sombre, assez imprévisible dans ses changements d'atmosphère, très représentative des recherches menées par Carl Philipp Emanuel en faveur d'une musique épousant au plus près le flux et le reflux incessant des passions. CPE Bach Versuch TitelblattIl n'est guère surprenant que son caractère dramatique ait valu à cette Fantaisie de se voir, par deux fois, adjoindre un texte signé par Heinrich Wilhelm von Gerstenberg (1727-1823), l'un sur le monologue de Hamlet, l'autre sur la mort de Socrate. Plus détendue, en dépit de ses nombreuses ambivalences, est l'atmosphère de la Sonate en la majeur Wq.55/4 (H.186) qui, même si elle figure dans le premier recueil Für Kenner und Liebhaber (1779), a été composée à Berlin en 1765. Son Allegro assai liminaire, écrit dans un style presque orchestral, déborde d'énergie et fait place à un Poco adagio qui explore une veine plus subtilement nostalgique et passionnée, puis à un Allegro qui achève l’œuvre dans une sorte de demi-jour aux teintes parfois mozartiennes où alternent, parfois non sans humour, les humeurs des deux mouvements précédents. L'Arioso pour clavier et violon Wq.79 (H.535) date, lui, de 1781. Cette page au lyrisme assez affirmé fait la part belle au clavier, le violon venant essentiellement rehausser sa ligne. Cette précellence est également de mise dans la Fantaisie Wq.80 d'abord écrite pour clavier seul puis dans la version « avec accompagnement d'un violon » proposée ici. Carl Philipp Emanuel est alors à la fin de sa vie, puisqu'il mourra un an plus tard, en 1788, et il est tout à fait probable que cette œuvre écrite dans la tonalité alors inhabituelle de fa dièse mineur, sous-titrée C.P.E. Bachs Empfindungen (Sentiments de C.P.E. Bach) et notée « très triste et lent », soit une sorte de Tombeau pour soi-même, où l'alternance rapide et souvent abrupte des climats peut être lue comme le résumé d'une vie revécue en son soir dans ses joies et ses peines.

Aline ZylberajchAline Zylberajch et Alice Piérot nous offrent ici un disque souvent brillant et toujours extrêmement bien senti. Les deux musiciennes se montrent très à leur aise dans l'univers d'un compositeur dont les intentions ne sont pas toujours aisées à cerner comme à restituer, et l'impression de naturel que laisse leur prestation est l'indice d'un véritable travail de réflexion et d'appropriation des œuvres choisies. Très exposée par la nature même de ces dernières, qui font la part belle à son instrument, Aline Zylberajch vient nous rappeler quelle interprète de choix elle est dans le répertoire de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Louons le choix très judicieux de l'instrument, comme autrefois dans son anthologie de sonates de Scarlatti (Éditions Ambronay) que je conseille absolument à ceux qui ne la connaîtraient pas de découvrir ; ici c'est la copie d'un piano à tangentes des années 1770 qui a été retenue et sa sonorité, qui sera familière à ceux qui ont suivi l'aventure de l'intégrale des concertos menée par Miklós Spányi chez BIS, épouse parfaitement les bourrasques et les accalmies de la musique de Carl Philipp Emanuel. Il faut dire que ce clavier est touché par une musicienne aussi intelligente que sensible qui sait tirer le meilleur parti possible de ses différents registres et de ses résonancesAlice Piérot©Denis Dalmasso — écoutez seulement, pour vous en convaincre, les premières variations des Folies d'Espagne où se succèdent des timbres de piano, de clavicorde et de clavecin, comme une sorte de panorama sonore de l'époque évoqué de façon spirituelle et raffinée. Pièce après pièce, l'interprétation s'impose comme parfaitement pensée et maîtrisée, mais sachant laisser la place à la liberté indispensable pour que s'exprime toute l'originalité de cette musique. Dans les pièces en duo, Aline Zylberajch a trouvé en Alice Piérot, violoniste aussi discrète que talentueuse à laquelle on doit, entre autres, une magnifique version des Sonates du Rosaire de Biber (Alpha, 2003, à rééditer), une partenaire de choix. Les premières mesures de la Fantaisie en fa dièse mineur illustrent parfaitement, à elles seules, la qualité d'écoute qui règne entre les deux partenaires, et toute la chaleur et les couleurs apportées, avec un indéniable art du juste équilibre, par ce violon au chant à la fois plein d'élégance et d'humanité.

Voici donc un disque tout à fait recommandable qui retiendra durablement l'attention de ceux qui goûtent les subtilités de l'Empfindsamer Stil tout en permettant, je l'espère, à ceux qui n'auraient pas encore abordé ces terres de les découvrir dans d'excellentes conditions et d'avoir envie d'y revenir. On espère maintenant qu'Aline Zylberajch et Alice Piérot auront la possibilité de nous proposer encore, en duo comme en solo, des réalisations aussi réussies que ce Testament et promesses, où ces dernières ont, pour notre bonheur, le dernier mot.